|
CÉRÉMONIE
DU TRAIT
autrefois publié chez Fata-Morgana
Il n’est pas difficile de déplacer son atelier en Grèce. Une trousse avec une dizaine de plumes, quelques stylos, gommes, crayons, lames, encres noires, bleues, rouges et jaunes, un carton à dessins rempli de papiers d’aquarelle vierges, Fabriano, Lana. Quand tout le monde dort à la sieste, quand le soleil est le plus implacable, je sors à pas feutrés une table carrée sur la terrasse au beau milieu des oliviers. Avant toute action, je dispose soigneusement les outils, les flacons d’encre bouchés serrés à gauche, les règles face à moi, les assiettes encriers à gauche aussi, les crayons et les portes plumes à droite. La surface de la table est parfaitement blanche, nettoyée à l’alcool. Chaque défaut dans la préparation sera sanctionné d’irréversibles catastrophes : l’encrier renversé qui asperge le papier, le sol, la table, les hurlements de colère qui s’ensuivent, les coups de poings de la crise de nerf (au bout de quelques années de ces tempêtes dans un godet, par un geste réflexe on referme toujours les petits bouchons), la lame du cuter qui pénètre la chair dodue du pouce sans qu’on s’en rende compte et qui fait jaillir sur l’ouvrage de plusieurs jours, un filet de sang, le papier qui se gaufre parce qu’on n'a pas assez vérifié la planéité des supports, les mains mal lavées qui imprègnent la moire des pigments par ces excès de graisse tout-humaine. Les plumes industrielles ne suffisent plus, il faut s’inventer des outils qui suivent fidèlement tous les mondes qui les guident. Le monde des déperditions, le monde rugueux du papier, le monde fluide de l’encre, et surtout le monde de la main qui maintient, qui imprime, qui pivote, qui respecte toutes ces volontés contradictoires. Je saisis une spatule de maçon en métal qui curieusement a été gravée du logo OUTIL PARFAIT, découpe un rectangle de feutrine autoadhésive que j’applique ensuite sur le tranchant de la lame. Quinze années d’atelier pour synthétiser cette chose, secret de Polichinelle, fil à couper le beurre, mais indispensable, nécessaire au point de mes recherches. Une plume de vingt centimètres de large, un encrier vaste comme un saladier, des feuilles de papier de plus d’un mètre carré. Surdimensions de tout ce qui va se tracer. Si un porte-plume devait être attaché à cette plume de Gargantua, il devrait mesurer au moins dix pieds de long. Le programme de ces deux heures de travail n’est pas très compliqué : armé de cet outil parfait, je vais écrire uniquement des T, dans un caractère très ancien, une onciale carolingienne. Ces T vont se succéder, se superposer, s’interpénétrer, se compléter, se nuire. Ils vont quitter le cadre, quitter l’horizontalité dévolue au texte, s’étirer. Le T résume à lui tout seul tout l'art calligraphique, une ligne horizontale, une ligne verticale, une droite, la potence et une courbe, la panse. Il est la coïncidence de l'horizontalité et de la verticalité, la conjonction des opposés, la rencontre de l'autre, le Toi insaisissable, le Toi à jamais autre.
Je trempe la spatule dans l’assiette pleine d’encre bleue primaire, je trempe encore son extrémité dans une goutte d’encre de Chine noire. D'une burette, je verse un filet d’eau pure sur le feutre. Ainsi j’obtiendrai un trait avec plusieurs nuances de bleu et un liseré noir. La vaste plume bien armée, je me penche sur la feuille de papier Lana, je maintiens à quelques centimètres de sa surface la spatule imbibée de ce liquide sombre. Le moment le plus difficile est là. Avant que le trait ne se fasse. Quand tout s’arrête autour de moi, quand les stridulations des cigales alentour ne se font plus entendre, quand le four de l’été oublie de me cuire comme il cuit les pierres, les arbres, les insectes stupéfaits, quand le paysage d’îles à l’infini, d’olivaies en houle au pied de la maison, n’exerce plus sur moi sa fascination. Mon seul panorama est ce rectangle de papier blanc à l’horizontale, la seule chaleur est celle du plat de ma paume contre le plastique de la table, la seule houle est celle de ma respiration, qui doit se détendre, s’étendre, et la seule forêt est celle des milliers d’arborescences de mes pensées que je dois concentrer sur l’apex que je tracerai. Avant que le trait ne se fasse. Quand tous les possibles sont dans mes doigts, mais qu’il faut n'en choisir qu'un seul. J’ai l’idée de la lettre. Un T, c’est une potence et une panse. Une horizontale avec un apex pointu et courbe, et un arc qui finit exactement comme il commence. Avant de se lancer, la forme, la longueur, la pression de la plume, le débit de l’encre doivent être anticipés, vécus. Je sais que la perfection de ce qui suivra dépendra de ce moment-là. Il ne me faudra pas hésiter, réfléchir. La moindre pensée parasite et la lettre est gâchée. Tout le travail du calligraphe est dans ce moment-là. Dans cet invisible-là. Terrible tension. Le souffle s’arrête. Une apnée involontaire s’opère. Puis vient l’instant fugace où l’on se décide. Le geste profite d’une très ténue fenêtre de tir pour s’étaler sur la surface blanche. Avant, je n’étais pas prêt, après, toute la qualité de la concentration s’évanouit. L’art d’écrire tient à cette faculté de décision. Comme le héros du film de Boorman, Délivrance, qui sait exactement à quel instant il doit décocher sa flèche dans le cœur du paysan dégénéré qui le menace, lui et ses amis. Une flèche, une seule flèche, la moindre erreur, le moindre tremblement, la moindre faille dans sa détermination et c'est la mort certaine dans le lieu isolé qu'ils traversent. Mais le trait qui viendra sera étayé par les milliers, les millions de lettres que j’ai dessinées tous les jours durant des heures et des heures depuis bientôt vingt ans que je voue ma vie aux signes.
Je descends la main vers le papier, je maintiens fermement la spatule. C’est parti, l’apex s’arrondit, la potence se raidit, l’empattement quitte la surface. Quand commence le trait, on ne l’entame pas comme cela. Le trait vient de loin, ce que fait la main, c’est simplement rentrer dans le mouvement. Elle le saisit au vol, emboîte sa vitalité. On n’imagine pas un trait qui commencerait d’une manière statique. On obtiendrait, même si le résultat paraissait beau, un pâté mort, une tache inutile. Comme en escrime, on ne plante pas son sabre dans le ventre de l’adversaire sans avancer vers lui, sans se fendre. La plume atterrit sur le papier, exactement comme un avion le fait, en douceur mais avec détermination. Comme un avion encore, elle vient de loin. Je dis qu’elle vient de l’infini. Le trait se prolonge par le fût de la potence. La main terriblement expérimentée, terriblement intelligente, plus intelligente que jamais je ne le serai, s’adapte à tout ce qui présentera à elle : les variations de granulation du papier, les fluctuations de l’encre, l’accroche du métal ou du feutre, les changements de directions impliquées par la forme même de la lettre, et puis surtout, les paramètres vivants, ceux qui viennent du scripteur, son état psychique du moment, (est-il bien luné, a-t-il bu du café, ne s’est-il pas suffisamment préparé aujourd’hui, hier, cette semaine ?), sa santé, ses vêtements, son alimentation (on ne calligraphie pas de la même manière si on est engoncé dans un pull-over étroit ou à l’aise dans un large tricot, si on a mangé trop de couscous ou pas assez de salade, si on a les jambes croisées ou bien droites). L'axe de la lettre en cours est l'axe de la colonne vertébrale. Ces lignes symétriques du graphe et du corps se superposent, s'accouplent. La main, comme un étalon motivé par la course, désire toujours la réussite, les obstacles, les haies, les rivières qui entravent sa voie. On ne finit pas non plus un trait n’importe comment. La calligraphie est un art d’une grande politesse. Quand on commence un trait, on doit s’annoncer, on ne doit pas arriver à l'improviste ; puis, quand on s’en va, quand on quitte la feuille, on ne file pas à l’anglaise. Le trait ne s’achève pas par un empattement en queue-de-poisson, une fine courbe marque son terme en un délié extrême. La plume décolle du papier et le geste se prolonge beaucoup plus loin que la lettre. Venant de l’infini, il rejoint l’infini. Toutes les tensions accumulées des préliminaires et du tracé se résolvent dans cet accord parfait du départ, comme en musique quand on dit qu’on résout une dissonance.
La calligraphie en Chine, au Japon, en Irak, en Israël et aujourd'hui en Europe, s'expose. Des galeries, des musées, encadrent comme on le fait d'aquarelles ou de gouaches des œuvres de calligraphes. Elles se déguisent en peinture, en toile. Pourtant, elle est tellement étrangère à l'univers des peintres. La peinture est l'art de la touche. Le peintre touche la toile de son pinceau, ajoute ou retire, superpose ou gratte des nuances, jusqu'à obtenir les effets désirés. Un tableau achevé est une succession de repentirs. La difficulté de la peinture est de savoir quand arrêter cet assemblage, quand une toile est terminée. La calligraphie ne supporte pas les repentirs, on ne revient jamais sur une lettre. Le papier est fidèle mais impitoyable. Toute retouche saute aux yeux. Toute reprise du trait apparaît comme une faute, comme une arnaque de l'artiste. Le peintre et calligraphe choisissent deux éthiques tout à fait différentes. Le peintre par sa maîtrise de la retouche est dans le repentir. Il croit qu'il pourra modifier le monde, touche après touche, reprise après reprise. Il change le monde par des séries d'erreurs. En cela il est plus humain que le calligraphe. Sa démarche n'est jamais finie, puisqu'on peut toujours rajouter de la peinture ici ou là. Le peintre évolue en fonction des matières qu'il ordonne et par superposition insuffle sa perfection. Il est un stratificateur. Le calligraphe est un ascète pragmatique. Il croit que le monde est perfectible. Mais cette perfection sera la conséquence de son changement personnel et intérieur. Pour changer le monde, change-toi toi-même. Pour ne pas être dans le repentir, par une discipline terrible il modifie son être, place son corps dans des postures rigoureuses, cale son souffle sur chacun de ses gestes. L'art qui lui est le plus proche est la musique. On ne reprend pas une note. Une note est lancée dans l'atmosphère, rien ne l'arrête. Pour éviter le canard, le pianiste depuis la petite enfance jusqu'aux scènes internationales répète à l'infini ses exercices, ses gammes. Pour jouer parfaitement une simple invention de Bach, il faut au moins dix ans de travail quotidien. L'invention dure deux minutes, mais ce qu'entend l'auditeur est l'ensemble des milliers d'heures de présence de l'artiste devant son clavier, les centaines et centaines de journées où il n'est pas allé s'amuser dehors comme ses petits camarades, pour s'adonner seul, sans partage, aux touches noires et blanches de son piano. La tension psychique d'un concert est la même que celle du calligraphe qui s'apprête à lancer ses traits. Pour faire comprendre ce qu'est l'art d'écrire, le jeune apprenti calligraphe en Irak doit comprendre la longueur du trait du Bismillah à la durée du A quand il est psalmodié à la voix nue. Ce A doit s'étendre toute une expiration sur le papier comme dans l'air qui produit les sons. Une image
très belle nous évoque les correspondances de la musique et de la calligraphie. La musique et la calligraphie utilisent le même outil, le roseau. Car d'une même pièce de cette plante, on peut faire une flûte ou un calame. Le son comme le trait vit un début, un prolongement et une fin. Parfois on reconnaît un musicien à la simple écoute d'un accord. L'attaque qui correspond à l'apex de la lettre, est le moment le plus dangereux et difficile, tout le son qui s'ensuivra sera déterminé par la qualité de son exécution. Pourtant cette attaque, quand on l'étudie de près à l'aide d'outils scientifiques, n'est pas musique à proprement parler, elle est bruit, elle est le bruit qui précède le son, mais, sans ce bruit, rien ne peut sortir d'un archet ou du tube d'argent d'une flûte. Ce qui nous émeut le plus souvent quand une femme chante, n'est pas forcément la pureté de sa voix, mais le bruit de sa voix, le souffle, la rugosité de son timbre qui font qu'en une note tout notre être est ébranlé, car nous avons en face de nous une femme de chair et de sang et non pas un ange asexué. De même l'apex, avec ses formes pointues, n'est pas déjà la lettre, il est l'appendice qui permet d'entrer dans le corps de la lettre, il sert bêtement à amorcer la plume afin que l'encre s'écoule régulièrement, mais en calligraphie un L, un yod, un lambda, un alif sans cet ergot ne sont pas envisageables. Ils sont le bruit des lettres, le sexe des graphèmes, ils sont ce petit rien qui est tout, qui nous laisse fascinés, bras ballant devant un idéogramme ou un monogramme arabe. Le corps signifiant du I pourrait tout à fait se passer de l'apex, mais nous n'aurions devant nos yeux qu'une barre verticale impudique. Le son ne s'achève pas non plus sans courtoisie. De la manière dont un musicien achève une note dépendra tout le silence interstitiel entre deux sons. La musicalité, plus que la musique, dépend de la qualité de ces silences. L'empattement aboutit dans son fin délié au vide entre les lettres, et ces vides, ces blancs vont faire respirer le textile des signifiants.
On ne finit jamais d’apprendre. À tous les moments de la vie, on croit comprendre ce qui se passe quand on forme une lettre. Cet orgueil est bien venu, car sans lui jamais on ne pourrait avancer. On croit comprendre, mais les années passant, on s’aperçoit que ce nous pensions à propos du geste d’écrire, n’était qu’approximatif. Personne n’imagine la complexité toute simple du tracé de l’apex du A de la Caroline. Toutes ces tensions contradictoires dans ce minuscule mouvement. Aujourd’hui avec cette illusion de maîtrise que je possède, je me dis que dans dix ans je rirai bien, que j’ai encore de nombreuses années d’apprentissage, pour en fait ne jamais aboutir.
Mais ce qui me guide, depuis mes premiers jeux d’enfants avec les plumes aux jolis noms que j’achetais chez le papetier sur le chemin de l’école, est cette joie de voir et sentir un mouvement en train de se faire. Sous mes yeux, par le noir de l’encre et le blanc du papier, se marque un mouvement. Un mouvement inexorable, tracé à la vie à la mort, lourd du poids de la tradition mais aussi léger du souffle de la créativité. Je n’aime pas l’étymologie grecque du mot calligraphie kali, beau, bien et graphein, écrire. Elle me semble réduire considérablement la portée de cet art. Elle le fige dans le
domaine de l’esthétique tout hellénique. Je lui préfère le mot arabe très simple et très matérialiste : l’art du trait. La calligraphie est l’art de faire des traits avec un outil à tranchant produisant des pleins et des déliés. Cette technique ne peut produire que des droites et des courbes sur des feuilles de papier. Mais ces droites, ces courbes, ces pleins, ces déliés se font en mouvement.
J’irai plus loin que les Arabes dans la définition de la calligraphie, je dirais qu’elle est l’art du mouvement. Et par définition le mouvement est inexprimable. On ne peut jamais faire deux fois le même mouvement. Tous les tirs à l’arc, le golf, mais aussi les pratiques de musique instrumentale, avec leur Czerny et Hannon, tendent à la répétition à l’identique d’un mouvement.
Sur ma feuille déjà une dizaine de T sont couchés. Vastes T qui s’emmêlent, qui débordent largement du cadre. Les bleus quand ils se croisent se saturent et se moirent, forment des puits où l’œil se baigne dans la félicité. Je prends du recul, pour mieux regarder. J’entends de nouveau les cigales, je sens de nouveaux l’origan froissé. Je m’assieds épuisé.
J’observe un long moment, ces potences et ces panses enchevêtrées. Je n’arrive toujours pas à comprendre pourquoi je suis fasciné par les lettres. J’ai parfois des réponses toute faite pour les curieux, mais en vérité je ne sais pas. Le trait tire son encre de l’ineffable. Même le plus vieux des calligraphes, perdu dans le scriptorium de sa hutte de montagne, reste muet devant sa force. S’il ne vivait pas ce mutisme, il laisserait là ses pinceaux et ses plumes. Le calligraphe quand il fait un pas en arrière est amoureux des courbes et des droites qu’il vient de produire. Certaines personnes penseront qu’il s’agit là d’un orgueil démesuré. Mais non, les signes qu’il trace de tout son cœur ne lui appartiennent pas, les volutes et les lignes, même si elles sortent de ses encres, de ses outils et de sa main viennent de loin, d’un passé mythique aux confins de l’histoire de l’humanité et d’un lieu asséché par les vents terribles des déserts d’Arabie. Le scribe redonne le mouvement aux signes, comme l’amant se plie aux mouvements amples des hanches de l’Aimée. On ne peut rien dire du mouvement, on ne peut que le vivre. Et pourtant dans un doux désespoir, on doit tout faire pour l’exprimer et le comprendre. Enseigner aide profondément l'appréhension de ce passage du calame sur le vélin. On essaie selon chaque élève par des stratégies différenciées d'exprimer ce mystère et tout en parlant, on touche l'abîme qui existe entre le geste et le dire. Mais le miracle vient quand, malgré ce décalage, l'élève comprend et progresse. J’aime l’histoire que me raconte une amie qui dans sa jeunesse était allée se perdre dans les foules chinoises et qui prenait des cours de calligraphies tous les jours avec un maître. À chaque séance, les élèves devaient reproduire ce que le maître exécutait devant eux. En Chine, point de longs discours, pour parler des crocs et des os des idéogrammes. Observer attentivement ce fait l’ancien devant vous. Sans relâche. Ainsi à la fin des séances des centaines de feuilles de papier d’essais étaient présentées au regard exigeant du maître qui signalait sans emphase ce qui était mieux et ce qui était moins bien. Un jour, mon amie, oublia chez elle ses pinceaux. Le maître lui offrit celui qu’il utilisait quotidiennement. Elle garde en mémoire le cours qui suivit comme un grand moment de sa vie, tous les idéogrammes qu’elle traça avec ce vieux pinceau étaient beaucoup plus beaux et plus équilibrés, dansaient presque libres sur la fibre de riz. Les élèves alentour en rirent et s’en étonnèrent. Je ne sais par quelle magie, mais elle avait compris que les traits ne nous appartiennent pas et que le calligraphe est un oiseleur qui saisit au vol des mouvements, qui parfois ne surviennent qu’une fois par jour ou par an ou dans une vie…ou dans un siècle.
Le travail de l'après-midi s'achève. Autour de moi, une dizaine de grandes feuilles sont plaquées au sol par des pierres, pour que le vent ne les emporte. Mon encrier est vide. Mes plumes saturées des pigments de l'encre de Chine. Ce soir, je reprendrai tout et sélectionnerai ce qui est bon à garder et ce qui est à jeter. Ma fillette et ma femme sortent de leur torpeur. Une autre journée s'amorce, de plage, de sable, de promenade dans les oliviers, de thé pris aux pieds des falaises de Méthoni. Ensuite le repas à préparer, le sol à balayer, les courses à faire au village. Mais, les caresses que j'ai faites à mon papier , avec le feutre de mes plumes ne m'ont pas laissé indemne. Quand je lève la tête, quand je quitte le rectangle de mon ouvrage et pose de nouveau mon regard sur le monde, le bleu du ciel est plus dense, le scintillement des feuilles des oliviers plus irradiants, le froissement du vent dans les boiseries des faîtières plus enivrant. Je range les plumes, les flacons d'encre, les pesons de bronze, doucement, je sens le poids de toutes ces choses comme bon aux muscles de mes mains et de mes bras. Comme une chaleur. J'aime ces matières, le bois des porte-plumes, le métal de mes règles, la bakélite de mes stylos, la céramique du pot à eau. J'aime les disposer dans un gentil désordre dans leur trousse de cordura. J'aime savoir que tout ce que je sais faire, que toute ma vie de calligraphe tient à la petitesse de cette trousse. Que j'aille n'importe où, en vacances ou en voyage studieux, je sais que je pourrais toujours travailler, revivre. Et si je suis un jour contraint à l'exil par quelque dictateur, ce petit sac noir m'accompagnera sans encombre et mes textes et mes lettres pourront toujours danser sur du papier. S'il n'y a plus d'encre, j'irai glaner quelques herbes, quelques lichens ou quelques roches, s'il n'y a plus de papier, je ferai les poubelles des imprimeurs, plus de plumes, j'irai couper des roseaux le long des rivières.
Léa a quitté son lit et vient voir ce que son papa a bien pu faire pendant la sieste. Elle applaudit ; j'ai au moins une admiratrice.
Certains ont peur de lâcher un trait sur une simple feuille de papier. Ils tiennent le porte plume comme on s'agrippe à une plante pour ne pas dévisser d'une falaise. Ils s'accrochent de tous leurs muscles au manche en bois, retrouvant ce réflexe primordial des nouveaux nés qui peuvent se soutenir dans le vide par la simple force de leurs phalanges. Ils ont peur, mais de quoi ? S'ils ratent leur geste personne ne les punira, personne ne passera derrière eux planter une lame froide dans leur dos. Ils auront perdu tout au plus le prix d'une ou deux planches de beau papier et quelques gouttes d'encres. Un peu temps. Pourtant, ils ont raison de paniquer. S'ils ratent leur trait, c'est peut-être leur vie qu'ils ratent. À passer à côté des choses, d'eux-même. À passer à côté du temps, à n'être plus dans le temps, contemporains de leurs actions, de leur vitalité. Le temps du calame est dense. Une lettre, partie par partie s'inscrit dans la linéarité, comme le thème d'un ricercar. Le temps de la mort et le temps de la vie se confondent. On ne peut dire qu'il s'arrête ou qu'il se fige… il se suspend d'impossibles en impossibles qui pourtant s'objectivent. De trait en trait, il creuse notre tombeau, il laboure de sa houle toute vivante notre corps calleux pour les moissons d'éternité. Chaque signe en noir sur blanc est le koan absurde, qu'on démèle non pas par de longues et fastidieuses études mais par la contemplation active de ces dépôts d'encre sur les fibres de coton ou de riz. Paradoxes sans fin, mises en abîmes. De loin, les mots sont des chorégraphies inscrites dans le temps, on s'approche et le sens s'impose et nous rends sourds à la musiques des doigts, des poignets, des bras et de tout le corps qui penché sur la feuille à offert le meilleur de lui-même.
Et si la vie pouvait être vécue comme un trait. Si dès les premiers rayons du soleil sur notre visage, nos petits gestes, nos petites histoires quotidiennes devenaient de magnifiques traits sur l'écran de nos vies. Le petit-déjeuner, la douche, le brossage des dents, le pipi matinal, le ménage des pièces, les courses avec la voiture. Toutes ces choses que l'on fait tous les jours. Que nous habitons sans arrêt. Que nous entamons avec le désir immédiat de nous en débarrasser. Le geste qui va saisir la tasse de thé, avec exactement la bonne pression des muscles digitaux, pour ne pas faire tomber la céramique fragile, mais aussi pour ne pas se crisper inutilement. Puis porter cette tasse à la bouche, sentir la chaleur du thé sur les lèvres, la tiédeur de la poterie, la rugosité du bord de la tasse et la douceur de sa sigillée. Puis aspirer le liquide, humer la rondeur de ses arômes, et avaler l'infusion des feuilles vertes comme si nous avions là, la plus précieuse des panacées. Nous entourer d'objets simples et beaux, adaptés à la main, à la bouche, aux bras, aux fesses, aux pieds. Je me souviens l'hiver dernier, la mairie d'Obernai, près de Strasbourg, m'avait fait venir dans sa bibliothèque pour donner un spectacle calligraphique. Je devais m'entourer de mes propres œuvres sur grandes feuilles et envahir ainsi toute une scène. Les spectateurs, à la fin, étaient restés un long moment à admirer les monogrammes étalés sur le sol et à me parler. En fin d'après-midi, de la fenêtre de mon hôtel, j'observais, un forain - c'était la fête annuelle de la ville - qui rangeait son étalage de bonbons. La nuit venait, son camion était garé juste à côté de lui. Pendant de longues minutes, il prenait une par une, des têtes de nègres, ces guimauves recouvertes d'une fine pellicule de chocolat, et les disposait dans une boîte rectangulaire en carton. Son geste était d'une telle précision et d'une telle beauté que j'en pleurais presque. Ces têtes tellement fragiles, tellement légères, presque virtuelles, il les ôtait de leur présentoir avec une telle délicatesse et un tel respect, que je me sentis de la même race que lui. Il accompagnait les boules noires, il vivait chacun de leurs déplacements. Aucun adepte du Taï Chi ne pourrait prétendre à une si profonde beauté gestuelle. Je me disais que cette bonne ville d'Obernai m'avait payé l'avion, deux nuits d'hôtel, des restaurants, un cachet important, m'avait honoré de la présence d'élus locaux, pour me voir faire mon travail de calligraphe devant un public, alors que vivait chez eux, un homme qui déplaçait avec une grâce infinie des têtes de nègres, d'une connaissance extraordinaire des matières et des espaces de son métier. Je quittai ma chambre, descendis les quelques marches de l'escalier de l'hôtel, pénétrai la rue et demandai à mon maître une tête de nègre pour un franc et cinquante centimes. Il me la tendit avec un sourire, d'un geste courbe, de sa main épaisse et bonne. Tout cela pour moins de deux francs. Quand son sucre fondit dans ma gorge, je comprenais les chrétiens qui mangent leur Dieu tous les dimanches. Et si la vie pouvait être vécue comme un trait. Si, dès les premiers rayons du soleil sur notre visage, nos petits gestes, nos petites histoires quotidiennes devenaient de magnifiques traits sur l'écran de nos vies. Si la répétition n'était plus fille de la routine. Sur quoi nous appuyer sinon sur ces moments qui se vivent et se revivent sans arrêt? Sur cette possibilité de parfaire de jour en jour la beauté des petits riens. Tous les arts sont basés sur ce paradoxe, créer des automatismes pour susciter une maîtrise, et vivre pleinement ces automatismes comme s'ils se présentaient pour la première fois. Ce que nous admirons chez un violoniste, c'est bien sûr sa virtuosité technique, mais c'est surtout la possibilité qu'il nous donne d'entendre une grande œuvre classique, que nous avons pourtant si souvent déjà meulée de nos oreilles, comme si c'était la première fois que nous l'entendions. À nous de devenir les violonistes de nos balais, les sculpteurs de nos casseroles. À nous de modeler nos amours avec toute l'attention du calligraphe. Puissè-je vivre comme un trait, bien calé sur le vélin du réel, bien imbibé de l'encre de la vie, bien maintenu du stylet du désir. Puissè-je mourir comme le trait quitte le papier, en fin délié, de l'infini vers l'infini, de l'invisible vers l'invisible.
|
|