CRITIQUES |
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LES CALLIGRAPHIES DE LALOU, PEINTRE DE L'ETRE
La tradition veut qu'en Chine la calligraphie surpasse la peinture. On s'interroge aujourd'hui devant les Belles pages de Frank Lalou qui répond:" Toujours le visible et l'invisible dans mon travail: les mots, transmis dans ma calligraphie (pré-textes), me donnent le rythme". Pour ce faire il invente un code en vue d'une écriture qu'il veut secrète - en référence au caractère sacré de la lettre, "Corps" même de Dieu- évidente de simplicité, primitive et brute, à usage d'une incantation gestuelle quasi magique. "Je voudrais qu'on regarde mes calligraphies comme des hiéroglyphes ou comme des calligraphies des manuscrits araméens, illisibles mais tentants"! Le texte toujours sous-tend le travail. Mais c'est la charge d'encre qui s'impose, écho des traces ancestrales, de bien avant l'invention de la première plume, qu'avec son propos d'archéologue, Lalou aimerait ré-inventer à l'usage de sa palette. Un bâtisseur de lettres, Lalou! en encre dure et épaisse, qu'il monte littéralement en strates, sur fibres 100 % coton du papier Fabriano, résistantes au temps, à l'eau, aux griffures, marquages et tatouages, pour un effacement de l'écriture, récupérable grâce au code, au demeurant simple. Il y a détournement de la calligraphie au profit de la peinture d'un tableau; la pleine page- dissociée du livre- s'accroche aux cimaises. "Mon fond est déjà une pré-écriture", palimpseste, pour les passages successifs des lettres, qui de charges verticales en charges horizontales puis transversales parfois, alourdissent la page. Noircissement rituel ( le noir de l'inconscient de l'homme), poids du dire des mots qui s'entremêlent aux gloses superposées qu'on ne lira plus, mais qu'on visualise; texte infiniment prolongé dans la densité du matériau- lettre pour accompagner les beaux extraits de nos littératures: le Cantique des Cantiques, l'Evangile de Jean, l'Expérience Intérieure de Bataille, le Livre des Marges de Jabès, Poèmes d'Emily Dickinson, The Raven de Poe. Les encres bleues, rouges, jaunes, vertes sont présentes, mais le noir et le blanc dominent et donnent le gris, pour les accords parfaits et les harmonies subtiles; la musique habite l'oeuvre: "Bach au dessus de tout"; la musique dont on retrouve tantôt les portées, tantôt les notations des manuscrits médiévaux, le clavier du piano ou les claviers de l'orgue. Car l'historien de l'écriture se ressource à 5000 ans de tradition pour agir en novateur et se situer dans une modernité où l'art de la calligraphie retrouve ses droits auprès de la mémoire de l'ordinateur ou des touches de synthétiseur. Il restitue sa noblesse au geste cadencé et répétitif de l'artisan qui, heure après heure, jour après jour, comme l'enlumineur du Moyen-Age, inscrit sur sa page la trace de la réflexion de l'homme. Lalou nous délivre de la lettre, il atteint à une rigueur qui détournerait tout bibliophile du livre, au profit du simple plaisir d'être, état dans lequel il se complaît: "j'aime faire quelque chose de beau à l'oeil, j'aime l'harmonie". Par le moyen de la calligraphie avec son seul univers de lettres, en quête d'une harmonie de l'esprit acquise par une ascèse, il nous mène à l'essentiel, au centre de l'homme...Lalou, peintre de l'être?
A. M. Mousseigne-Villeri, directrice adjointe des Musées de Nice à l'occasion de l'exposition au CAIRN, NICE 1989, in ARTHEME JANVIER/FEVRIER 199O |
LALOU artiste calligraphe des textes sacrés
En décorant les 300 carrés de la façade de Notre-Dame-d'Espérance à Paris, il vient de signer avec Bruno Legrand, architecte, et Guillaume Saalburg, ingénieur du verre, la plus grande Ïuvre du genre jamais réalisée en Europe. Coin d'atelier à Nice. Un ultime soleil vient caresser une ébauche de vitrail. Sur une table de travail, des vélins vierges attendent, veillés par un vieux cortège d'encriers et de plumes fétiches : des Blanzy et Pourre, comme seuls les antiquaires en procurent encore. Poignet ajusté, souffle maîtrisé, Lalou le calligraphe est entré en lui-même, campé sur son tabouret, tel un voyageur immobile à la rencontre de sa " légende personnelle ", épousant le vide qui préside à tout commencement. Le silence s'impose, comme un ordre intime. On pense au tireur à l'arc visualisant sa cible, lorsqu'une profonde expiration vient libérer l'atmosphère. La main en suspens de Lalou se prend alors à danser sous nos yeux, dans un éclair jubilatoire, donnant corps à des volutes baroques apparemment très éloignées de l'écriture. En observant de plus près, on reconnaît pourtant les sept lettres du mot " bonheur ", entrelacées à la perfection... "C'est toute la magie de la calligraphie, explique le maître. Le mot est appréhendé comme une vibration. Et la pureté de cette vibration est fonction de la qualité fulgurante d'un même geste, toujours recommencé. " Il faut comprendre que, pour le calligraphe, chaque tracé est un risque, une éventualité d'échec plus ou moins domptée sur l'échelle de la perfection, un face-à-face intérieur excluant toute complaisance. Calligraphier n'est pas un but mais un chemin, qui passe par l'acceptation et le dépassement de l'erreur. "La moindre tache d'encre égarée est à recevoir comme une leçon d'humilité ", témoigne Lalou, dont la persévérance s'exerce depuis plus de vingt ans. Loin de se prendre pour un maître derrière sa moustache noire hébraïque, cet ancien instituteur de campagne a donc quitté sa blouse pour vivre sous la dictature des 26 lettres de l'alphabet. Il a inventé ses propres alphabets. Ses recherches sur la géométrie emblématique de la lettre lui ont ouvert les voies de la création. Le signifiant primant sur le signifié en matière de calligraphie expressive, Lalou a inventé ses propres alphabets (latin, grec et hébreu) qu'il manipule comme des outils au même titre qu'un peintre la couleur. Cette codification personnelle lui a permis d'approcher de plus près ce qu'il appelle " l'ineffable ", perception illisible d'un monde lisible dont il ne connaît que trop les limites. "Les mots ne sont plus les mots ", chantait Léo Ferré. Voilà bien la signification d'une secrète alchimie. Avec Lalou, la représentation se fait vibration et, dans ce passage du plan terrestre au plan céleste, s'enracine l'essentiel de sa quête. En réalité, Lalou n'est autre qu'un " passeur de mots ", un père Noël à la hotte bien pleine qui nous ouvre une porte sur le rêve. "Cette idée me plaît assez, s'émeut-il. D'autant que je suis juif que ce simple mot évoque déjà dans sa racine (" i " contient le Tétragramme et le dalot qui veut dire la porte) l'idée de passage. " Fasciné par les Évangiles et le caractère cryptique des textes sacrés, il ne pouvait connaître de plus grande satisfaction que d'être sollicité par la commission d'art sacré de la ville de Paris pour la décoration extérieure d'une église, Notre-Dame d'Espérance, dans le quartier Bastille, un projet monumental qui, après trois ans d'études et la bénédiction de Mgr Lustiger, s'annonce comme " fa plus grande page d'Europe jamais calligraphiée ". Imaginez... 300 mètres carrés de façade gravés dans le verre (à 6 millimètres de profondeur) à la mémoire de saints, lieux et prophètes issus de l'Ancien et du Nouveau Testament. " C'est la première fois que l'ÉGLISE catholique fait appel à un calligraphe, juif de surcroît ", se réjouit Lalou. Nul doute que son talent, magnifié par la transparence du verre, (savamment orchestré par Bruno Legrand architecte et Guillaume Saalburg, maître verrier) saura dès septembre éblouir et rassembler les cÏurs, dans un élan d'Ïcuménisme qu'il revendique par-dessus tout. Corinne Paolini Figaro Méditerrannée, 7 septembre 1997
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UN PORTRAIT DE LALOU par Marc-Alain Ouaknin Des sandales ! Étranges objets pour commencer le portrait de l'artiste. Et pourtant c'est ainsi que se dit au mieux une Ïuvre en marche, une Ïuvre uvre de marcheur. Un proverbe niçois dit: "Quand tu vois des sandales, Lalou n'est pas loin !" Penché au-dessus de la feuille, Lalou voyage... Balancement et rythme. L'essence de la lettre, c'est le trait, et le trait est à la lettre ce que le cri est au mot ! Appel que l'artiste lance au-delà de lui-même. Cri comme tentative de sentir l'éclair fugitif de la réalité qui passe, de sentir l'événement. Le trait, la lettre tracée sont un événement. Un événement ne se produit pas dans le monde, il ouvre le monde ! Les lettres que trace Lalou sont le "frémissement du passage", l'ouverture d'un chemin, instant inaugural d'un voyage. "L'Ïuvre est voie", dit Paul Klee, mais il y faut ajouter le commentaire talmudique: "La voie n'est pas la voie"; le chemin apparaît lorsqu'il n'y a plus de chemin. Lalou: des lettres comme des cris, qui ne sont pas la répétition d'un savoir, mais invention de formes à chaque fois nouvelles. Le trait s'ajoute au trait, la lettre à la lettre, le grain de la couleur au grain de la couleur... Mais aucune répétition, seulement la mise en mouvement d'un rythme ! Rythme et souffle. Danse des corps. Jubilation. La répétition du tracé est préparation, cheminement, escalade pour arriver au plus haut, afin de se jeter ensuite dans le vide, vertige d'une chute qui est encore montée. Pour l'artiste marcheur, c'est à la pointe du rien, où la fragilité du beau est la plus extrême, que la révélation de l'être est la plus aiguë. Lalou dessine ses lettres de façon que chacune soit l'unique, la plus belle. Chaque coup de plume est un risque, un "peut-être", un balbutiement des paupières de l'aurore, scintillement entre le noir encore noir de la nuit et le noir toujours noir de l'aube. Chez Lalou, comme chez les grands maîtres de l'écriture chinoise, I'idée de "vide" précède le pinceau ou la plume, et elle le prolonge une fois le mouvement terminé. Ce n'est pas par les noirs que dessine Lalou, mais par les blancs, qui sont bien autre chose que des réserves; ce sont des énergies blanches...Mais ce vide n'est pas seulement un caprice ou une orientation esthétique. Le vide est cri, appel à l'amitié, au dialogue et au partage.L'écriture de Lalou accompagne une voix qui peu à peu se tait pour laisser une place à la parole amie... Ce que j'apprécie chez Lalou, c'est son orgueil très humble, sa grandeur très simple, sa générosité. Écriture généreuse qu'il dévoile et offre dans ses talents de pédagogue par lesquels il fait passer sa passion pour les lettres, leurs danses et leurs musiques. Dans le parchemin, il sait lire le chemin. N'est-ce pas l'aile de l'oiseau qui trace les lettres ? Plume de l'écriture et plume du voyage... Bravo et bonne route.
in apprendre à calligraphier l'hébreu, Editions Édifra, 1994 |
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