Dieu

édit

 

aux éditions l'amourier

ALLONGÉ SUR LE VENTRE, les bras repliés sur la tête, ma peau nue à même le sable de la plage. La chaleur et le ressac de la mer qui parfois me chatouillent les orteils me plongent immanquablement dans une torpeur, entre le coma et la méditation. D’ordinaire, cette crique est déserte. Ce jour, quelques Allemandes, arrivées d’on ne sait où, sont déjà entièrement nues, offertes comme moi au soleil et au sable. Dans l’affût que forment mes bras, j’en observe une tranquillement. Je vois ces longues jambes hâlées, je vois ses bonnes fesses et la faille sombre de l’intérieur de ses cuisses, je vois son dos et la remontée de ses épaules. Sa nuque bien détachée du sable, car elle lit un énorme roman qui tout à l’heure lui servira d’oreiller. Passé les 45 degrés, j’ai plutôt tendance à philosopher qu’à désirer. Mon sexe planté dans le sable tient davantage de l’algue flasque que du bois flotté. Mais tout de même, mon regard ne peut pas ne pas s’écarter de ces parfaites fesses.  De cette colline toute teutonne, sans à pic, sans doline. Presque sans ombre. Et, c’est certainement cette absence d’ombre qui changera toute ma perception de ces muscles bombés, qui rendra graphiques toutes ces lignes qui dans les débuts de matinées ou les fins d’après-midi sont par trop sensuelles. Mes yeux, et je n’étais plus que mes yeux, dessinaient toutes les lignes, les fuyantes, les crêtes, les courbes, les pleins, les déliés. Et, sur cette peau presque sans grain, dans le jeu complexe des formes rondes et ovales, quand finissaient les jambes, quand s’estompaient les cuisses et quand commençaient les fesses ? Tout en prenant le temps (qui d’ordinaire peut scruter durant des dizaines minutes ces parties occultées ?) je comprenais que les vêtements, avaient créé des frontières qui n’existaient pas, je percevais que la limite entre les jambes et les fesses était une convention forcée par la pudeur. Cette unité entre le haut des jambes et les muscles fessiers m’apparaissait d’une telle évidence que, comme on retient dans l’écran noir de la rétine, la nuit, la forme parfaite du dernier objet observé à la lumière électrique, je voyais parfaitement trois lignes noires formées par les plis de la peau et les séparations des cuisses. À ce moment, précis, tout un questionnement qui m’obsédait dès le début de mes recherches sur les lettres, sur les origines des alphabets, trouvait une solution lumineuse. Les phéniciens dès le XIe siècle avant Jésus-Christ, avaient révolutionné tout le Moyen-Orient, en inventant un alphabet de consonnes uniquement construit sur des lignes simples à tracer. Un alphabet qui mettait fin aux siècles du monopole de l’écrit par la caste des scribes sumériens. Tout un chacun, par de modestes efforts, pouvait apprendre à lire et à donner du sens avec seulement vingt-deux signes linéaires. Aleph, Beth, Guimel, Dalet, Hé, Vav, Zaïn, Het, Tet, Yod, Kaf, Lamed, Mem, Noun, Samekh, Ayin, Pé, Tsadé, Kof, Rech, Shin, Tav. Quatre siècles plus tard, sur le sol de Grèce, non loin du sable sur lequel j’observe nu cette Walkyrie, les Hellènes inventaient la chose la plus fabuleuse après l’apparition des lettres phéniciennes : la notation de la voyelle. Ils reprenaient presque trait pour trait les lignes des vingt-deux graphes Phéniciens et créaient deux nouveaux signes : le Xi et le Psi. Ces deux lettres n’ont jamais cessé de me fasciner. Armé de mes plumes ou de mes pinceaux japonais, j’en ai tracées des centaines, sûrement des milliers. Le Psi avait encore plus ma faveur. Aujourd’hui encore quand je le trace, une profonde émotion m’accompagne, et, c’est jamais sans une grande crainte que mon encre et mes stylets d’acier l’impriment sur le papier. Les spécialistes de l’Histoire de l’Écriture, les Cohen, les Février, les Bottéro, ne s’accordent jamais sur son origine. Sur ce sable, nu, le soleil brûlant mon dos, les pieds régulièrement aspergés par la mer, mes yeux caressant la forme des fesses d’une Allemande, je vis clairement la forme de la lettre Psi de dessiner dans les deux lignes sécantes des plis en V des fesses et de la hampe fuligineuse qui va du sexe à la raie des fesses. Enfin je comprenais que l’homme grec qui inventa le Psi, la particularité de l’alphabet national, interrogeait à jamais l’humanité par la question du sexe féminin. Il introduisait le sexe dans la combinatoire des lettres. Tous les textes, toutes les pages, tous les codex, enfermeraient, enlumineraient à intervalle régulier le sexe de la femme. Avec l’invention des voyelles, qui sont les sons que l’on peut faire durer à l’infini, qui n’ont, si l’on veut, aucune limite temporelle, comme le désir, à l’opposé des consonnes sèches qui toujours interrompent la jouissance des voyelles, et avec le Psi, il offrait à l’humanité l’outil le plus parfait pour transcrire, et noter tout, tout, tout, tout. L’alphabet hébreu avait un sexe aussi, le Zaïn, mais ce sexe masculin, ne pouvait pas ensemencer la planète. En quelque sorte il avait une stérilité homosexuelle. Quand la fille se retourna, et j’attendais ce moment, et qu’elle continua de lire, je vis son sexe, dont la toison blonde, ne masquait en rien les lignes des muscles et de la vulve. De nouveau le Psi, mais devant, apparaissait. Cette femme savait-elle qu’elle transportait sur elle et en elle, toujours la lettre Psi ?  Quelle fierté de détenir ce trésor du génie grec.  Un Psi derrière, un Psi devant. Mais là n’étaient pas finies mes découvertes. Chacun sait la signification des phonèmes du Psi. On les voit dans psychiatre, psychanalyse, psyché. Ils viennent de Psyché : l’esprit, l’âme. Mais ceux qui en reste là ignorent tout du secours de l’étymologie. Quand on fouille plus loin, on apprend que le terme Psyché évoque le Souffle, le Vent. Le psy, le sexe de la femme, est aussi l’esprit, l’âme de l’alphabet. Et quand nous souffrons dans nos âmes, quand nous allons voir des psycho thérapeutes, c’est que la lettre Psi est mal tracée, qu’un délié commence par un mauvais apex, que l’empattement ne sait plus finir le trait, que la panse n’est pas assez généreuse, que la contre-forme avorte, que le fût s’essouffle. Nous comprenons pourquoi les Latins, ces barbares, ont supprimé de l’alphabet le Psi, la féminité, le V virilement barré.
     Quand elle tournait les pages, son avant-bras caressait légèrement, d’un mouvement régulier de va et vient la pointe de ses seins. Mon regard, toujours mi-clos, dans l’ombre de mes bras, s’éleva vers les deux Omicron de sa poitrine. Des seins, combien en avais-je vu dans ma vie ? Des centaines, des milliers, sans doute. Des moissons entières, in vivo, sur les plages, à la maison, dans les rues généreuses de Nice, in abstracto sur les pages des magazines, dans les films. Combien de fois avais-je pris tout mon temps pour les observer comme je le fais maintenant sur cette plage grecque ? Combien de fois avais-je de mes doigts exploré les collines de l'aimée  ? Là, allongé nu sur le sable, sans désir particulier, je me demandais pourquoi, avoir tant aimé et regardé ces seins, pourquoi chaque fois qu’un buste aux courbes délicieuses s’offrait à mon regard, je me sentais comme happé, comme appelé par quelque chose d’immense. Quelque chose d’absolument inexprimable. On imagine qu’en les pressant, les suçant, les dévorant, les couvrant de caresses, en y engouffrant son sexe éperdument, on pourra rejoindre leur mystère, consommer leur beauté, appartenir à leur monde circulaire. Mais il n’en est rien. Quoi qu’on fasse pour qu’ils nous appartiennent, pour leur appartenir, ils nous échappent, ils nous fuient. Jamais, quelle que soit la passion, l’ardeur, la concentration, le rendez-vous est toujours manqué. Toujours ils nous sont loin, perdus dans un inaccessible, comme Dieu dans ses Séphirot. Malgré cela, on répète à jamais, pour la vie ces tentatives de fusion. La question est alors, pourquoi cette jouissance de les voir et les revoir, pourquoi ils nous soulèvent à la moindre volute. Nous le savons, les seins ne sont presque rien, les scientifiques le disent, ils peuvent n’être que des mamelles, des organes servant à nourrir les bébés. On en fait des échographies, des mammo-graphies. Ils ont un volume, un poids en grammes, ils ont une physiologie ainsi qu’une pathologie, ils sont mesurables. Et le désir qu’ on a d’eux n’est tellement pas mesurable. Tellement infini que le pourquoi revient encore : comment se fait-il que si peu de chose nous élève tant, comment cette chose banalement partagée par des milliers d’êtres humains, soit aussi créatrice de tant d’émotions uniques à jamais ? On pourrait croire que leur fonction biologique de lactation évoque en nous un plaisir tout animal. Mais la fascination des seins est à l’opposé de toute animalité. Quel chien, quel chimpanzé est ému par les mamelles de sa femelle ? L’attraction visuelle des seins est un des signes de la plus profonde spécificité humaine. Son acmé ne peut n’être, qu’une ombre, que le dessin évanescent d’une courbe au travers des vêtements, qu’une silhouette où se détache le cône minuscule du mamelon. Cet élan, cette apnée ne peuvent pas venir de la simple perception des seins. Ces seins sont, non pas la métaphore, ni même le symbole de quelque chose de plus vaste qu’eux-mêmes, qui les réduirait, à la fois, à autre chose et au-delà de leur chose. Ils sont aussi le paradigme de la nostalgie de l’unité. La nostalgie de Dieu. Les psychologues et psychanalystes évoqueront cette fusion de l’enfant et de la mère, et s’en tiendront là. Mais la nostalgie dont je parle ne se cantonnera pas à cette symbiose. Elle dépasse le destin de l’individu ou de l’espèce. Cette vision mammaire ou utérine est certes vraie, mais limitée. La nostalgie, le mal du retour en grec, de toutes les grottes, les antres de nos préhistoires, de nos cabanes, de nos affûts. La nostalgie indissociable de toute notre condition. Quand je suis ébranlé par la beauté de ces seins, je sais qu’il faut aller plus loin dans ce cône de lumière, rechercher l’unité encore plus profondément que cet échange intime entre la mère et l’enfant. C’est toute l’histoire de l’humanité, mais aussi des espèces qui nous ont précédés.  La nostalgie des sous-bois tropicaux, des repères, des tanières, des terriers moites, des fruits juteux offerts par les arbres. Plus loin encore, les abysses amniotiques, les vagues bombées, les nages ondulées des cétacés.  C’est cette unité-là, perdue, occultée, de remontée en remontée qui nous chavire. Mais il ne faut pas en rester là. L’Un est à jamais fuyant, il nous faut dérouler les spirales, les disques des créations de mondes, la dispersion des matières élémentaires qui constituent l’univers, jusqu’à atteindre les quelques secondes qui suivirent l’explosion primordiale du big bang. Mais comme les physiciens, nous ne nous satisfaisons pas de ces moments. Nous voulons comprendre le temps 0, vivre le béréshit absolu. Comme quand on empoigne à deux mains les seins de l’Aimée pour les porter à la bouche, à la gorge, pour tenter de n’avoir comme paysage que leur marée de chair et de senteur, pour essayer sans cesse de sucer, à la vie à la mort leur eucharistie. Plus profondément encore, ce désir de fusion nous tient jusqu’à imaginer cela qui était avant le temps, notre temps. Cette chose suspendue dans son infinie concentration, contraction. Au-delà encore, on ne peut plus éviter Dieu. On bute sur l’évocation de tout ce que nous concevons. On essaie de nommer ce vide, d’être aspiré dans cette vacuité, et d’y jouir à jamais. On pourrait peut-être s’en contenter, comme les mystiques le firent, de cet utérus cosmique, on pourrait se suffire de cette félicité dans l’unité retrouvée. Se fondre dans son implacable néant, se déliter dans sa joie. Mais mon exigence sera plus orgueilleuse. L’idée de Dieu est encore réductrice. Sur les ailes insatisfaites du désir imaginer ce dont Dieu manque. Et tout le chemin à rebours s’effectue, le big-bang, l’expansion de l’univers, les galaxies, les systèmes solaires, les planètes, les algues bleues et tout ce qui s’en suit, jusqu’à l’homme, ses cités, son histoire et ses arts. Et puis à moi pauvre pêcheur qui observe, fasciné, cette belle Allemande nue sur le sable, en juillet 1999, l’été de mes quarante et un ans, près de Méthony dans le Sud du Péloponnèse.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

AYIN
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