L'EVANGILE DE THOMAS
écrire sa vie
J'avais à peine dix-sept ans quand un professeur de philosophie, Aline Berger, me donna à lire les cent-quatorze logia de l'Évangile de Thomas. Le livre était blanc, les caractères d'une typographie sobre, le papier écru et vergé. Un livre impressionnant, par sa mise en page rigoureuse et les nombreuses notes qui le composaient, mais surtout par sa présentation synoptique du texte copte sur le feuillet de gauche et de la traduction sur le droit, pour le jeune homme que j'étais, habitué aux collections courantes ou de poche.
La lecture linéaire de ce livre ne fut pas longue, en une petite heure les dits concis et sans merci du personnage Jésus avaient défilé devant mes yeux.
Dès le premier contact avec ce texte je savais qu'il resterait un mystère qui m'accompagnerait le long de ma vie.
Plus les mois passaient, plus l'Évangile de Thomas exerçait son emprise sur la vie du lycéen que j'étais.
Je me moquais complètement que ce fût un certain Jésus qui prononça ces paroles, la vérité historique de Jésus m'était complètement indifférente. Ce que je voyais dans le Jésus de Thomas c'était un maître spirituel authentique, sans miracle, sans biographie mirobolante, sans aura surnaturelle, sans naissance virginale inacceptable, sans mort suicidaire sur sa croix. Peut-être était-ce mon sang juif qui me faisait apprécier ce Yéshouah sorti de son contexte purement chrétien. Le Jésus de l'Évangile de Thomas était un maître comme les grands maîtres de l'humanité, qui relatait aux gens qui l'entouraient son expérience spirituelle, comme l'avaient fait Bouddha, Simon Bar Yochaï, maître Ekhart.
Dix ans plus tard, cet évangile ne cessait d’obséder le chercheur de vérité que je j’étais et jeune calligraphe ayant déjà fait ses premières expositions. Au mois de mai 1986, je décide de quitter la France pour les dix semaines de vacances d'été à venir pour de réaliser un projet démesuré : calligraphier entièrement l'évangile de Thomas. Réaliser une planche par logion, c'est à dire cent-quatorze. J'en parle autour de moi, tout le monde m'écoute gentiment mais je vois bien dans les regards qu'on me prend pour un mégalomane au pire, un doux rêveur au mieux.
Dès lors Judah Didyme Thomas revient en force dans ma vie. Tout l'amour que j'avais porté dès mon adolescence et mon début de vie adulte à ce texte obscur devrait se retrouver dans mon travail. A partir de cette décision, qui n'en fut d'ailleurs pas une, je ne m'étais à aucun moment pris la tête entre les bras pour avoir une telle idée. C'était venu comme çà, comme un éclair, comme une évidence, toute mon existence bascula. Tout s'organisa pour que je puisse réaliser mon rêve. De l'achat du papier jusqu'à la vente du livre. Le conte de fées qui allait changer le cours de ma vie commença dès l'instant de cet engagement.
Pour calligraphier il faut trois types de matériel, des encres, des plumes et surtout du papier. Pour mener à bien mon entreprise de composer entièrement le codex de Nag Hammadi il me fallait beaucoup de plumes, d'encres et de papiers. A l'époque je n'avais vendu de toute ma naissante carrière que quelques œuvres à vil prix. Depuis peu j'avais fixé à mes nouvelles productions une cote qui s'harmonisait davantage avec celle des autres peintres. Une semaine avant mon départ pour la Grèce, je n'avais toujours pas les moyens financiers pour m'offrir les meilleurs outils dignes du texte à enluminer. Une série de rencontres me fit gagner suffisamment d’argent pour m’offrir les plus belles encres, les plus luxueux papiers et les plus efficaces outils. Je disposai tous mes trésors dans une valise que je plaçai dans un espace bien protégé de mon fourgon et filai droit vers le Péloponnèse.
Dès le lendemain de mon arrivée sur le sol hellène, je sortis mon matériel et, à l'ombre d'un pin parasol dans un paysage de falaise, je commençai ma première planche de l'Évangile de Thomas. Ses lignes étaient concentriques et noires. La table sur laquelle je travaillais était branlante et petite, mais déjà je ne sentais plus les insectes et la chaleur qui s'attaquaient d'un commun accord à ma peau nue.
Les espaces qui devinrent de provisoires ateliers furent des chambres d'hôtel, des maisons écrasées de lumières, des garrigues, des olivaies. Chaque fois, presque nu, je me livrais au corps à corps avec les logia de l'Évangile.
Au bout de deux ou trois semaines cette errance me lassa. Je ne voulais plus voyager, pour pouvoir me concentrer davantage. Je touchais l'extrémité orientale du Péloponnèse quand je découvris la petite île de Monemvasia cachée dans son roc. Grâce au refus que me firent les loueurs locaux à cause de mon chien, j'aboutîmes dans le vieux village chez Panos. Il disposait de trois maisons et il lui en restait encore une. Elle était en grosse pierre et avait une coquette cours complètement fermée. Ses murs seraient la clôture de mon ermitage.
Cet endroit dès que je le vis exerça sur moi une emprise complète. Je savais qu'ici je parviendrais à mener à bien mon projet.
L'ouvrage me prit à la gorge, aux mains, à la tête. Plus les jours avançaient, plus le nombre d'heures quotidiennes consacré à la rédaction de Thomas augmentait. Je travaillais comme un fou. Il m'était impossible de m'arrêter. Je posais mes dernières plumes de nuit quand tout le village était endormi, écroulé par les torpeurs estivales. Je rejoignais Françoise dans le lit anéanti de fatigue. Au petit matin, dès que pointait l'aube, je bondissais et me précipitais sur mon papier. Les phrases corrosives de l'Evangile étaient devant mes yeux, devant mon esprit et mon âme, mais aussi sur le bout de mes doigts, dans la courbe de mon dos penché sur les graphes. Comment arrêter un tel flux. Après quelques jours passés à ce régime toute angoisse de page blanche disparut. Sans me poser de question je savais ce qu'il me fallait tracer. Comme si la matière ne faisait plus obstacle à l'esprit, comme si ces deux entités s'étaient elles aussi liées pour faciliter mon labeur. Je ne sentais plus la fatigue, de la même manière que les coureurs de fond après le second souffle peuvent couvrir des kilomètres et des kilomètres dans une parfaite jouissance, et insensibles aux douleurs de leur corps.
Mais ce second souffle est tout de même illusoire. La fatigue s'installait vraiment profondément, le manque de sommeil, mais aussi le manque de nourriture.
De temps en temps j'accordais quelques répits à ma passion. Je me souviens de promenades sur les grèves voisines, les pieds dans l'eau. Mais, même en pleine nature, loin de mes encriers, les phrases acérées me sollicitaient. Je ramassais sur les galets des roseaux que la mer avait apportés là. Il me serviraient de balanciers pour un grand porte plume de deux mètres de haut que j'inventais spécialement pour une série de calligraphie faisant appel à l'équilibre. Je glanais aussi des coquillages qui, eux, se transformeraient en autant de godets pour mes mélanges de couleurs.
Les logia avançaient.
Les cent-quatorze dits accompagnés des cent quatorze calligraphies arrivaient peu à peu à leur terme. Moi, je n'avançais que très difficilement. La faiblesse physique gagnait du terrain. Pour ne pas m'écrouler par terre quand je sortais de mon antre, je m'accrochais parfois aux murs ou aux voitures garées devant l'enceinte du village, sous l'œil étonné d'un marchand ambulant d'origan.
La fin des vacances, plutôt de la vacance, approchait, ainsi que mes moyens financiers pour assumer le prix de la location de la petite maison de Monemvasia. Il ne me restait plus que quelques planches à finir quand je pris le bateau du retour. Sur le pont j'eus le pressentiment que cette année je ne ferais pas ma rentrée scolaire d’enseignant. Je ne savais absolument pas comment par quel miracle, je ne serais pas présent à la mi-septembre dans la cour de mon école, entouré de mes élèves.
Je laissais ces phantasmes dans une oubliette de mon cerveau.
Aussitôt arrivé à Nice, j'achevai l'ensemble de l'Évangile. Je me rendis chez Jacques Lepage, le critique d'art qui encourageait mes débuts. Il trouva le travail et la démarche passionnante et me donna des adresses de galeries et de particuliers dans l'Europe entière pour montrer, voire vendre mon gros livre.
Arrivé chez moi, en Périgord, dans le courrier qui m'attendait dans le creux de sa boîte depuis deux mois, j'eus l'énorme joie de lire que l'Éducation Nationale m'accordait une année sabbatique avec solde pour poursuivre une formation. J'avais bien vaguement envoyé une telle demande, mais sans enthousiasme, et le pli qui contenait cette requête je l'avais déposé dans la boîte à lettres comme on joue au loto ou comme on jette une bouteille à la mer. Le pressentiment que j' avais eu sur le pont du ferry se vérifiait d'une manière incroyable .
Riche de ce temps qui s'offrait à moi, je confiais à Dominique Cour, mon ami sculpteur, le soin de concevoir un coffret pour mon Évangile. Au bout de quelques semaines, les cent-quatorze planches de Thomas avaient trouvé une maison en céramique. L'ensemble de l'ouvrage était grand comme une cantine de marin et pesait très lourd. Quand je voulais le déplacer il fallait que je demande l'aide d' un ami.
Tout ce temps me permettrait aussi d'essayer de vendre mon livre à un prix conséquent. Je décidai de le montrer à toutes les adresses que m'avait données Jacques Lepage, même s'il me fallait aller en Angleterre ou en Allemagne où j'estimais avoir plus de chance d'être compris. Je m'apprêtais donc à battre la campagne. Je devenais le Lalou volontaire, croyant qu'on peut maîtriser son destin.
***
En attendant de parcourir ces milliers de kilomètres, je montrai simplement le coffret à une demi-douzaine d'amis vivant non loin de chez moi. sans aucun souci de promotion, de vente. Pour le plus pur plaisir de partager. Pour regarder avec attention l'ensemble des planches, il fallait tout de même une bonne heure. Après avoir vu le livre, nous passions la soirée ensemble à parler des apocryphes pour lesquels j'ai une grande attirance. Nous parlions des Gnostiques, des Esséniens, de Nag Hammadi où fut faite après la deuxième guerre mondiale la découverte de la bibliothèque copte contenant Thomas, de la Grotte de Koumran qui fut le réceptacle des manuscrits de la Mer Morte.
Mes amis parlèrent de mon livre et de mon travail sur l'Évangile à leurs propres amis, ces mêmes amis en parlèrent à d'autres amis. C'est ainsi qu’une amie me présenta à Max qui me dit : une dame vivant à quelques kilomètres de Bergerac (en Dordogne une voisine donc) a entendu parler de votre ouvrage et aimerait vous rencontrer au plus tôt.
Le lendemain, j'embarquai le coffre de bois qui contenait le coffret de céramique qui contenait l'Evangile de Thomas qui contenait tout mon amour de la vie dans ma voiture et me rendis inquiet vers la maison de la dame.
J'empruntai une petite route qui se transforma en piste qui devint à la fin un chemin. J'arrivai aux abords d'une grande propriété aux allures de château. Je me dirigeai sur la porte qui me parut principale et me présentai. J'étais attendu par Madame H. et un prêtre orthodoxe. Une personne fut désignée pour m'aider à porter le coffret. De retour dans le grand séjour où mes hôtes m'accueillaient, j'extrais lentement de sa boîte de bois brut l'écrin volumineux de céramique, encore plus lentement je soulève le couvercle de terre, et, pour finir ce lent strip-tease je tire sur les quatre brins de ruban qui lacent l'ensemble des planches. Tout ceci sous les regards intrigués de la dame et du prêtre. Je présentai mon travail, ma démarche, parlai de mon rapport avec le texte, puis silencieusement, sans commentaire, que d'ailleurs j'aurais été absolument incapable d'en offrir tellement j'étais ému de montrer mon livre à des gens que je ne connaissais pas. Calligraphie après calligraphie j'effeuillais les dits d'un certain Yéshouah le Nazire. Quand les cent-quatorze logia furent observées, aussi lentement que j'avais dévoilé le codex je le rangeai dans ces boîtes respectives. Une fois bien placé le parallélépipède de terre cuite dans le centre de la table de bois qui le soutenait, un long silence s'installa. H. rompit ce silence en commençant une conversation sur le contenu même de cet Évangile. Puis, au terme de ma visite elle me demanda le prix du livre. Je le lui dis, tâchant de ne pas perdre le contrôle de mes émotions. Le prix que j'avais fixé représentait pour moi beaucoup d'argent, et cet argent n'était pas du simple argent pour acheter des objets, mais il était l'instrument qui me permettrait de m'affranchir de l'enseignement et de me consacrer corps et âme à l'Écriture. Elle ne s'étonna pas, le trouva même en deçà de ce qu'elle imaginait. Elle dit qu'elle désirait l'acheter. Je fis un énorme effort sur moi-même pour ne pas sauter au plafond. Calmement, je lui dis qu'il pouvait rester chez elle dès l'instant. Elle accepta.
Avant de prendre congé , elle me dit :
- Peut-être arriverez-vous à résoudre une énigme qui m'obsède depuis quatre nuits.
Je me dis, c'est fait on me prend pour Joseph, et, inquiet, lui demandais quelle était l'énigme. Elle me dit :
- cela fait quatre nuits que je suis réveillée par un rêve dans lequel je vois une figure géométrique devant mes yeux.
Elle prit un papier et me traça avec un crayon la figure. A la voir je ne pus m'empêcher d'être parcouru d'un profond et vif frisson. Ce qu'elle venait de me dessiner était la signature du sculpteur qui était parfaitement bien cachée sous le coffret en céramique, et qu'elle n'avait absolument pas pu voir lors de mes manipulations.
Je m'approchai de la lourde céramique, la soulevai, et pointai du doigt la petite signature coincée dans un angle. Nous ne sûmes que dire l'un et l'autre de ce qui nous arrivait. Seuls nos regards qui se croisèrent lors de nos au-revoir en dirent plus long sur les deux heures que nous venions de vivre ensemble.
Sur le chemin du retour, je compris qu'il me fallait rouler très lentement pour ne pas glisser dans le fossé. Seul dans la cabine de ma voiture, toutes les émotions contenues dans la salle de séjour d'H. se précipitèrent à mon pauvre cerveau. J'étais comme ivre. Ivre de bonheur, de stupéfaction, de mystère.
Adieu mes ferry vers l'Angleterre, mes trains, mes avions pour l'Allemagne, ce qui me séparait de mon avenir se situait à quinze petits kilomètres de chez moi!
Arrivé à la dernière ligne droite qui me séparait de ma maison, je vis au loin F. qui me rejoignait agitant un papier blanc. Elle prit la parole la première, pour m'apprendre que la demande de bourse d'aide à la création que j'avais demandée à Éric des Garets directeur du Centre Régional des Lettres d'Aquitaine m'avait été accordée à l'unanimité moins une.
Comment mon cœur put-il contenir tant de bonheur simultanément? Comme si tous les anges du ciel s'étaient donné rendez-vous ce jour-là pour m'apporter et le bien-être terrestre et les joies spirituelles.
Ce conte de fées je n'en parlai qu'aux très proches amis. J'avais trop peur de profaner toute cette mystérieuse synchronicité. Quelque chose m'avait été offert et j'en mesurais la fragilité. Je mesurais aussi le ridicule dans lequel je pouvais sombrer si j'exploitais par trop ces événements. Je préférais rester silencieux. Je venais de prendre la plus puissante leçon de modestie de ma vie. Tout ce que j'avais réalisé, je n'aurais pu le faire sans ces coups de pouce de l'invisible. Surtout ne pas donner de nom trop précis à ces coups de pouce, ne pas nommer Dieu ou ses anges, ne pas faire appel à des concepts éculés. Toute tentative de fixer par des mots cette expérience ne serait que pur orgueil, simple récupération à mon profit. C'est pourquoi j'ai souvent hésité à en parler. Si elle apparaît dans ce livre c'est que j'estime extrêmement important de témoigner de cet invisible-là, ne pas le faire serait égoïste. D'autres que moi, artistes ou pas, ont besoin de connaître certains modes d'opération de l'Irrationnel dans le quotidien, de savoir que même une petite personne comme moi peut vivre cette incursion de la lumière. J'avais vécu quelque chose qui tout de même avait fait violence dans ma vie d'artiste commençant. Cette violence je ne l'ai toujours pas encaissée aujourd'hui. Je vis en quelque sorte encore dans l'aura de mes débuts. L'Invisible est un facteur essentiel dans la conduite de ma vie maintenant. Comment ne pas tenir compte de lui? Comment ne pas avoir confiance?